<span class="vcard">Caroline THEAU-ETHEVE</span>
Caroline THEAU-ETHEVE
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Poulpes Fiction – Chapitre 1

Il savait que de lutter contre ses pensées était peine perdue, mais il espérait que le grand air, la marche rapide et sa musique l’aideraient à laisser tout ça derrière, surtout un jour comme aujourd’hui.

Il marchait d’un pas rapide, descendant la rue Saint-Denis, vers le Vieux Port.

Montréal était magnifique à cette époque, les arbres jaunissaient, les érables arboraient leur plus beau rouge, chacun le sien, ce qui donnait aux rues un air de feux d’artifices. La nature cherchait-elle à se faire pardonner d’avance la rudesse de l’hiver qui approchait ?

Il avançait, la tête haute, sa playlist dans les oreilles, celle qu’il avait appelée “TOP PÊCHE” pour se mettre en énergie les jours où il sentait que la rechute n’était pas loin. Il ne voulait plus y penser, jamais…

  • “Ne pensez pas aux ours blancs,” lui avait dit un jour son psy… 
  • … ?
  • A quoi pensez-vous ?
  • ben…aux ours blancs…” 

Il s’était réveillé de bonne heure. Avait-il vraiment dormi d’ailleurs ? Il avait opté pour un café rapide, pas le temps de passer en chercher un chez Flora, son lieu préféré pour prendre ses petits déjeuners en terrasse. Elle comprendrait, elle le comprenait toujours d’ailleurs. Flora avait cette délicatesse de nous comprendre sans longs discours, juste en posant son doux regard sur nous, dans la plus grande bienveillance. Ses yeux prenaient alors la parole et nous disaient : “Ne t’inquiète pas, ça va aller”. Si ça ne suffisait pas, elle nous apportait son Muffin surprise, dont elle avait le secret : fait avec Amour, cela devait être justement sa botte secrète. Elle recollait notre âme et notre cœur en nous faisant retrouver les goûts de l’enfance comme ces plats de pâtes à gâteau au chocolat que nous léchions en nous dessinant de grandes moustaches.

Flora l’avait récupéré plusieurs fois dans un triste état, mais il n’avait jamais perçu de jugement de sa part. Il faut dire que du jugement envers lui-même, il en avait à revendre.

Sans elle, il doute qu’il serait en route pour rencontrer Océanne, spécialiste des poulpes – ça ne s’invente pas… Son cœur battait à tout rompre et il voulait y voir la preuve qu’il était encore en vie et que surtout, il avait encore un cœur. Comme quoi, cet organe peut être brisé plusieurs fois et continuer à battre.

Il avait envie d’aller de l’avant, de se concentrer sur son futur et d’avoir quelqu’un avec qui le partager. Serait-elle la bonne cette fois-ci ? Cela faisait plusieurs semaines qu’ils discutaient, partageaient leur passion pour les poulpes. Il savait que ce n’était pas commun de trouver une personne si enjouée lorsqu’il s’agissait de palabrer pendant des heures sur la capacité incroyable de la pieuvre à protéger ses petits, même si cela entraînait la mort certaine de la mère. Ca le faisait sourire tristement chaque fois qu’il se surprenait à parler, les larmes aux yeux, du “sens du sacrifice” de Maman Pieuvre… C’est fou cette capacité de l’humain à transposer ses propres émotions, ses valeurs, sur des animaux. Il faut dire que la sienne de mère avait plutôt une capacité à sacrifier les autres pour sa pomme !

Il avait réfléchi à sa tenue, hésité entre plusieurs styles, différentes possibilités d’image qu’il pourrait projeter, puis s’était souvenu des conseils de Flora, inspiré d’Oscar Wilde : Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris !” Lui-même ? Qui était il vraiment ?  Le savait-il encore ? L’avait-il su ne serait-ce qu’une fois ? Pas le moment de se poser des questions existentielles, juste sauter dans son jean, moulé par le temps et cette chemise, d’un bleu assorti à celui de ses yeux. Il savait l’effet que cela provoquait sur ses futures conquêtes, même si cela faisait des années qu’il n’y avait plus prêté attention.

Ne plus y penser, ou du moins, ne pas laisser ses pensées prendre le volant. Leur faire une place dans la voiture, mais continuer à décider où il voulait aller. Et aujourd’hui, il voulait aller rejoindre Océanne…

Le vrai courage, c’est d’avoir peur et d’y aller quand même !  Il répétait toutes sortes de phrases pour ne pas faire demi-tour, il se concentrait sur les paroles des chansons qui défilaient : “Dont’ worry, be happy, be happy now”. Serait-ce encore possible d’être heureux, de refaire confiance, de se laisser aller à aimer de nouveau ? Il n’en avait pas encore la certitude mais il en avait sans aucun doute l’envie… l’espoir.

L’heure et le café approchaient, il respira à plein poumons, l’air glacial le revigora, lui donna le courage de pousser la porte et de chercher des yeux Océanne.

Leurs regards se croisèrent et il sentit instantanément cette décharge lui parcourir le corps, son cœur rata un battement et il dut se concentrer, rassembler ses forces pour faire ne serait-ce qu’un pas vers elle.

Elle ne le quittait pas des yeux, lui souriant, avec toute la douceur du monde.

Ils étaient tous les deux dans une bulle, seuls dans ce café bondé, ils ne percevaient plus les bruits des serveurs, du percolateur, il s’approcha, elle se leva, ils se regardèrent, tous les deux émus, se tendirent maladroitement la main, puis elle s’approcha, pour une bise de bienvenue.

Il était aux anges quand soudain… cette odeur ! Ce parfum ! Non ! Ce n’était pas possible ! Il ne l’avait pas senti depuis des années, des larmes lui montèrent, il manquait d’air, il fallait qu’il sorte, qu’il fuie ses souvenirs qu’il pensait avoir réussi à oublier.

Le bruit de la porte violemment claquée la fit sursauter, elle était plantée là, debout, abasourdie par ce qu’il venait de se passer…

Transformer ses casseroles en une brillante batterie de cuisine…

“Avec tout ce qui m’est arrivé, comment voulez-vous que je m’en sorte ?” …  Quelques réponses possibles : 1.“C’est votre fardeau à vie, c’est foutu”  2.“N’y pensez plus, pensez à autre chose ”  #nepasypensernepasypenser&serappelerdenepasypensermincej’ypense 3. “Faites en une force et …